L’industrie du cannabis pollue.  Et puis? Toutes les industries polluent. Mais l’industrie lĂ©gale du cannabis n’est pas une industrie comme les autres.  Les jeunes (21 ans+ au QuĂ©bec), qui constituent le segment de marchĂ© le plus dĂ©sirĂ©, ont une vision Ă  trĂšs court terme des problĂšmes environnementaux. Cannabis et pollution sont une Ă©quation qu’ils comprennent trĂšs bien. Ils savent que la planĂšte est en surchauffe.

En 15 secondes

  • Le cannabis pollue et consomme beaucoup d’électricitĂ©
  • Le modĂšle d’affaires fonctionnel aujourd’hui pourrait ĂȘtre impossible demain
  • Le cannabis et son projet industriel ont fait l’objet de grands dĂ©bats il y a plus de 200 ans.
  • Sous la pression citoyenne, la production du chanvre fut stoppĂ©e.

Une industrie de promesses!

Par contre, il serait illogique d’exiger d’une industrie lĂ©gale naissante ce que l’on permet Ă  d’autres depuis toujours. Mais on peut lĂ©gitimement interpeler le passĂ© pour comprendre le prĂ©sent. La promesse du cannabis est immense. Pas une semaine sans de nouvelles recherches qui promettent de guĂ©rir le cancer ou de nettoyer les sites nuclĂ©aires par phytoremĂ©diation, etc. ;-). Plein de promesses. Malheureusement, une promesse n’engage que celui qui y croit.   La production de cannabis en bunker (mur blanc) gĂ©nĂšre une demande croissante en Ă©nergie avec les Ă©missions de gaz Ă  effet de serre qui vont de pairs. Mais que savons-nous de cette demande au Canada? Rien. Faire du hash Ă  l’eau glacĂ©e au QuĂ©bec en hiver coute trĂšs cher
 de glace en dollars et en kWh.

Evan Mills, le spécialiste du cannabis

Heureusement pour ceux et celles qui croient que l’industrie du cannabis Ă  la chance historique d’ĂȘtre une activitĂ© Ă©conomique exceptionnelle, il y a un phare. Son nom est Evan Mills. Sur son site, il prĂ©cise la nature de ses activitĂ©s:

Identifier les utilisations «dormantes» de l’énergie et donner aux consommateurs, aux dĂ©cideurs et aux acteurs non traditionnels du marchĂ© les moyens de tirer parti des gains d’efficacitĂ©, de la rĂ©duction des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre, de l’amĂ©lioration de la rĂ©silience et d’autres avantages non Ă©nergĂ©tiques.

The carbon footprint of indoor Cannabis production.

En 2012, M. Mills publie  The carbon footprint of indoor Cannabis production.

Cet article estime la consommation d’énergie pour cette pratique aux États-Unis Ă  1 % de la consommation nationale d’électricitĂ©, soit 6 milliards de dollars par an. Si on devait rĂ©sumer ce qui transpire de sa publication, il suffirait de dire que personne n’a pensĂ© rĂ©ellement aux consĂ©quences de la culture intĂ©rieure du cannabis aux États-Unis ou au Canada. Le Canada n’y a pas songĂ© en fait depuis l’arrivĂ©e du cannabis mĂ©dical en 2014.

Fleurs de cannabis et lumières

Fleurs de cannabis et lumières

Mills calcule la consommation de toute la machinerie qu’il trouve sur les sites de culture intĂ©rieure : Ă©clairage, ventilation, dĂ©shumidification, climatisation, chaleur ambiante, l’injection de CO2, le sĂ©chage et finalement l’énergie utilisĂ©e par les vĂ©hicules. CĂŽtĂ© dĂ©chet, Mills donne l’exemple de l’emploi de la laine de roche. Une culture intĂ©rieure de 100 000 pieds carrĂ©s utilise de 14 000 Ă  34 000 pieds cubes de laine minĂ©rale par cycle. Un producteur habile peut multiplier par 6 ou 7 ce cycle et va se retrouver Ă  rejeter dans la nature entre 84 000 et 204 000 pieds cubes de laine minĂ©rale s’il fait 6 rĂ©coltes par annĂ©e. Cela Ă©quivaut Ă  88 conteneurs de 40 pieds. Remplie bien paqueté 

Triste. Mais le plus dramatique, c’est que l’industrie canadienne du cannabis dĂ©truit des tonnes de fleurs et biomasses. Dans quelles conditions? Personne n’ose en parler. Tout ça juste pour ça


Quand le privĂ© est incapable de s’autogĂ©rer

Mais disons qu’il a tort.

Disons que Evan Mills se trompe. Fiou


Sans tenter de devenir un spĂ©cialiste du terroir du cannabis, c’est l’occasion d’interroger le passĂ© pour constater que le chanvre a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© accusĂ© de tous les maux. L’Histoire ne se rĂ©pĂšte donc pas. Elle bĂ©gaie.

Comprendre que l’industrie du chanvre a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© l’objet de manipulations politiques est essentiel. Comprendre Ă©galement que ce qui est permis aujourd’hui peut ĂȘtre interdit demain. Un modĂšle d’affaires peut rapidement devenir dĂ©suet. Imaginons que l’électricitĂ© quĂ©bĂ©coise coute le double demain matin


Un dernier rappel sur 2023 avec de plonger dans le passé.

L’industrie privĂ©e n’a pas su s’imposer un simple cadre commun pour crĂ©er des procĂ©dures normalisĂ©es d’exploitation (SOP) pour les tests de laboratoires. Un protocole commun issu d’une industrie qui sait s’autopolicer, voilĂ  la promesse du privĂ©. Non, on a prĂ©fĂ©rĂ© attendre que SantĂ© Canada descende dans l’arĂšne pour jouer Ă  l’arbitre. En attendant, le consommateur doute et se dit que la lĂ©galisation a finalement gĂ©nĂ©rĂ© moins de transparence que promis.

Le chanvre et les débordements industriels

Dans un ouvrage intitulĂ© DÉBORDEMENTS INDUSTRIELS – Environnement, territoire et conflit (XVIIIe-XXIe siĂšcle) , Bon Stock a trouvĂ© un chapitre de François Jarrige intitulĂ© Quand les eaux de rouissage dĂ©bordaient dans la citĂ©. Essai sur le mode d’existence d’une nuisance en France.

Le rouissage est une technique toujours utilisĂ©e qui consiste Ă  plonger dans l’eau le chanvre fauchĂ© pour isoler ses fibres textiles.  Aux 18e et 19e siĂšcles, le traitement du chanvre a crĂ©Ă© des problĂšmes industriels importants. Les eaux de rouissage, constituĂ©es de matiĂšres vĂ©gĂ©tales en dĂ©composition, produisaient des odeurs pestilentielles et faisaient mourir les poissons.

Le droit de rouissage

Au 18e siĂšcle, les paysans rĂ©clament le droit de continuer Ă  rouir comme avant parce qu’ils ont ce «droit» de «temps immĂ©morial». C’est un peu comme le «legacy system» du pot moderne. À cette Ă©poque les agents de la maitrise des Eaux et ForĂȘts tentent d’imposer leurs normes pour protĂ©ger  les ressources et la circulation sur les courants d’eau qui pouvaient ĂȘtre bloquĂ©s par le chanvre en rouissage. Le conflit classique entre les communautĂ©s rurales et les petits fiefs locaux. La nation a besoin de cordages, de voiles et de toiles, mais la production de temps immĂ©moriaux doit changer rapidement pour s’adapter aux exigences citoyennes.

Au 19e siĂšcle, les tensions entre le lĂ©gislateur et les artisans du chanvre augmentent, car les citoyens des zones urbaines s’organisent et profitent de l’essor de la presse pour trouver des appuis et une voix qu’ils n’avaient pas avant. Plus les avancĂ©es technologiques rĂ©duisent la dĂ©pendance au chanvre pour sa production Ă©conomique, plus le rouissage devient une menace pour les politiciens face aux pressions citoyennes.

Les citoyens ne sont pas que des consommateurs

À la fin du 19e siĂšcle, on craignait le dĂ©bordement de ces eaux industrielles comme nous craignons en 2024, une fuite de pĂ©trole dans la cour d’une Ă©cole.

Durant deux siĂšcles, le rouissage a fait l’objet de plaintes et de conflits rĂ©currents. Il donnait lieu Ă  trois types de dĂ©bordements : spatial, avec l’obstruction des cours d’eau par les plantes, qui heurtait l’impĂ©ratif de libre circulation promu par l’économie politique naissante ; atmosphĂ©rique, avec les miasmes et les gaz toxiques censĂ©s se dĂ©gager des zones de rouissage ; hydraulique enfin, puisque les eaux souillĂ©es par le dĂ©pĂŽt des plantes se rĂ©pandaient alentour aux dĂ©pens des autres usagers.
François Jarrige

Résultat du rouissage

Résultat du rouissage

 

Comme partout dans le monde, la culture du chanvre dĂ©cline en France Ă  cause de l’accumulation des stress environnementaux  et sanitaires causĂ©s par la mĂ©thode de production, le rouissage. D’autres mĂ©thodes furent trouvĂ©es, mais le mal Ă©tait fait et l’attrait du chanvre fut dĂ©finitivement polluĂ© par l’odeur du rouissage.

Conclusion

La conclusion de Jarrige a le mĂ©rite d’ĂȘtre claire:


c’est seulement lorsque la rentabilitĂ© Ă©conomique de l’activitĂ© diminue, que sa disparition, exigĂ©e durant deux siĂšcles par de nombreux acteurs, peut devenir effective.

Pour l’industrie du cannabis, en 2024, sur une planĂšte en surchauffe, les jeunes consommateurs (21 ans au QuĂ©bec) sont les premiers consommateurs Ă  fidĂ©liser.

Comment leur parler?

Avec transparence.

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