La Suisse est reconnue pour son pragmatisme aigu. Pour tenter de comprendre ce qui la distingue de ses voisins, Bon Stock a eu la chance de poser quelques questions à Sylvain Melis, entrepreneur, ingénieur en agronomie et environnement. Il est partenaire chez Chanvre DC. L’entreprise produit en Suisse du chanvre (méthode bio mais sans la certification), en extérieur, en intérieur et en serre. Installée à Troinex, près de la frontière française, elle propose des boutures, des fleurs et des produits cosmétiques.

Quel est l’état de la légalisation du cannabis non médical en Suisse?

En Suisse on a opté pour une approche prudente avec la mise en place d’essais sur la distribution de cannabis récréatif dans les plus grandes villes de Suisse (Bâle, Zurich, Berne, Genève, Lausanne). Ces essais doivent fournir des informations utiles aux parlementaires suisses, qui sont déjà en train de formuler la légalisation du cannabis au niveau fédéral.

Le premier essai devait commencer la semaine dernière à Bâle, mais le lancement a été repoussé, car le lot de fleurs produit spécialement a été disqualifié en raison de dépassement des valeurs seuils sur certains pesticides. 

Comme la démocratie suisse met un certain temps à arrêter une nouvelle loi, le cannabis récréatif ne devrait pas être légalisé avant 2025. Reste à espérer que d’ici là, les essais soient utiles aux parlementaires, ce qui n’est pas acquis sachant que l’essai exclut la production de fleurs indoor et parait négliger l’importance de la qualité gustative sur le plébiscite des consommateurs. 

Dans beaucoup d’États, le Canada est un bon exemple, les droits de patients médicaux ont reculé. Est-ce que le législateur suisse propose une solution pour protéger leurs droits?

Aucune solution n’a été prévue en Suisse pour limiter l’affaiblissement des droits des patients suite à la légalisation. Mais la situation suisse est bien différente de la situation canadienne, étant donné que jusqu’à aout de cette année, les patients suisses avaient un accès très restreint au cannabis thérapeutique (pas disponible sous forme de fleurs à fumer, très peu de pathologies concernées, complications administratives, prix prohibitifs, difficultés de remboursement par les assurances), d’ici la légalisation du cannabis non médical, peu de personnes devraient être concernées par un potentiel affaiblissement de leurs droits tels qu’observé au Canada, d’autant moins que la Suisse continuera à exclure la distribution de cannabis thérapeutique sous forme de fleurs à fumer. 

Au contraire les patients qui se fournissaient sur le marché noir, faute de solution légale accessible, auront accès à un cannabis récréatif contrôlé pour un tarif équivalent, voire inférieur (certains patients sont d’ailleurs encouragés par leurs médecins traitants à rejoindre l’essai récréatif).

Est-ce que la Suisse, comme la France ou l’Allemagne, ouvre ses portes aux géants canadiens et américains?

La Suisse ne restreint pas directement l’accès aux géants canadiens du cannabis, certains fonds d’investissement canadiens ont racheté des petites entreprises locales de cannabis CBD à partir de 2018. Néanmoins vu la petite taille du marché suisse (environ 8 millions d’habitants répartis dans 26 cantons avec chacun sa façon d’appliquer les lois fédérales) et les complications d’exportation des produits suisses vers l’Europe, nombre de ses entreprises ont relocalisé leur activité en Allemagne, à Malte ou ailleurs en Europe. 

La Suisse est connue pour sa démocratie directe. Est-ce que les citoyens peuvent se saisir de ces mécanismes pour influencer ou accélérer le processus de légalisation?

En 2006 une initiative a été soumise au vote populaire suite à la collecte de 100 000 signatures et rejetée par 63 % des votants. Les initiants ont changé de stratégie et ont accompagné la mise en place d’une commission parlementaire chargée d’échafauder une loi et de la faire passer au parlement fédéral plutôt que de retenter la voie de l’initiative populaire qui aurait probablement été combattue par les partis politiques. À savoir que sur toutes les initiatives populaires régulièrement déposées, celles acceptées par le peuple sont très rares. 

Comment Chanvre DC navigue-t-elle la situation actuelle?

Pour affronter la situation actuelle, on défend une vision entrepreneuriale d’utilité publique en phase avec les enjeux importants et fondée sur le respect de l’humain et de la nature. On veut aussi démontrer aux instances suisses et européennes qu’un système intelligent de culture organique de cannabis qui n’utilise pas de plastique, s’impose largement sur le système de culture minéral préconisé pour produire du cannabis pharmaceutique. 

Ce dernier modèle de culture consomme énormément de fertilisant, d’acides, de consommables plastiques et engendre : 

1) une pollution dramatique de la mer méditerranée causée par les rejets de l’industrie des phosphates (Maroc, Tunisie, Liban, Syrie…) 

2) d’importantes émissions de CO2,

3) une augmentation des risques sanitaires pour les produits au cannabis (suivant la teneur en cadmium et uranium des engrais phosphatés)  

4) une augmentation des pertes liées au risque phytosanitaire causées par l’excès de nutriments dans les tissus de la plante

5) une augmentation des couts liés à la forte inflation qui touche les engrais minéraux, fournitures plastiques et pesticides.

Vu la situation environnementale et l’inflation actuelle, de notre point de vue il n’est plus possible d’occulter tous ces problèmes dans la production de cannabis thérapeutique GMP, d’autant moins si le GMP se fonde sur un rationnel implacable. 

Est-ce que Chanvre DC entend nouer des partenariats?

Comme pas mal de membres de l’équipe ont une formation académique, on est déterminé à nouer des partenariats avec des hautes écoles suisses et on a différents projets de recherches en cours (sur la physiologie du cannabis ainsi que sur différents aspects thérapeutiques novateurs avec l’université de Neuchâtel). On a aussi la chance de pouvoir s’appuyer sur un solide réseau de scientifiques intègres et passionnés par différents domaines, qui soutiennent notre démarche. On a aussi récemment commencé à collaborer avec certains médecins spécialistes (urologues, oncologues, neurologues) et on collabore avec une pharmacie pour pouvoir distribuer rapidement des préparations magistrales contenant des cannabinoïdes dans le cadre de notre projet de valorisation de la pharmacie d’officine grâce au cannabis.

Pourquoi Chanvre DC désire-t-elle valoriser la pharmacie d’officine?

Au départ c’est un vilain coup du sort qui nous a conduits à considérer la pharmacie d’officine. Mon fils Ivo a commencé à faire des crises d’épilepsie à l’âge de 1 mois, comme il ne répondait pas aux médicaments classiques, on a voulu essayer l’epidiolex (CBD issu d’isolat) mais l’assurance n’a pas voulu prendre en charge les frais exorbitants du traitement. 

Après avoir parcouru la littérature scientifique, on a décidé avec mon épouse de traiter Ivo avec l’huile CBD broad spectrum (sans THC) commercialisée par Chanvre DC. La combinaison de cette huile CBD avec un antiépileptique classique, a permis de passer de plusieurs crises par jour à aucune crise pendant 2 mois, avec un cout 25 fois moins élevé pour notre huile que celui de l’épidiolex. Suite à l’interdiction de vente de nos huiles CBD par le chimiste cantonal, la voie de la pharmacie d’officine était la seule susceptible de soutenir notre ambitieuse vision. En effet, la pharmacie d’officine permet non seulement d’aider au développement d’une expertise pharmaceutique sur les cannabis, mais aussi de produire localement, à moindres frais avec un faible impact climatique, des médicaments naturels sur mesure.

Quelle est la réception des pharmaciens suisses?

Pour ce qui est du soutien des pharmaciens suisse au projet de valorisation de la pharmacie d’officine grâce aux cannabinoïdes, la partie qui vient de commencer est encore loin d’être gagnée. D’abord parce que très peu de pharmacies ont leur officine et que relativement peu d’étudiants choisissent cette spécialisation faute de débouchés professionnels; mais aussi parce que les pharmaciens suisses n’ont pas connaissance de l’intérêt thérapeutique des cannabinoïdes. 

Une présentation des services offerts par la pharmacie en Suisse

Existe-t-il des lobbys qui s’opposent au concept?

Pour ce qui est de l’impact des lobbys pharmaceutiques suisses sur notre activité, il n’est pas exclu qu’ils aient contribué à l’interdiction des huiles CBD commercialisées en tant que produits chimiques.  

En ce qui concerne la délivrance de préparations magistrales existantes ou nouvelles, comme la décision est cantonale (par le service du pharmacien cantonal qui ne semble pas sous influence), ça parait plus compliqué pour les lobbys de bloquer cette approche dans 26 cantons différents. 

Quel est l’avenir de l’industrie suisse du cannabis?

En ce qui concerne l’industrie suisse du cannabis thérapeutique, j’espère que comme pour d’autres produits agricoles, une limitation des importations de cannabis médical soit rapidement mise en place pour permettre au monde agricole/horticole de bénéficier du potentiel économique de cette culture. 

En ce qui concerne le marché du cannabis récréatif THC ou CBD, je pense que la suisse à des terroirs extraordinaires à faire valoir, pour lesquelles des génétiques mythiques ont été spécialement sélectionnées depuis plus de 50 ans (Alpina rocket, Walliser Queen, Alpking, bubblegum, Maple Leaf, . . .). Comme les génétiques CBD (<1 % de THC) sont légales et commercialisées depuis 2017 en Suisse, on a pu sélectionner des génétiques CBD qui n’ont rien à envier gustativement aux génétiques THC (>2 % de terpènes et > 20 % CBD). Dès le départ avec Chanvre DC on s’est focalisé sur la production de fleurs de qualité premium. Pour se démarquer, on a développé un système de culture organique inspiré par l’approche de l’agriculteur philosophe japonais Masanobu Fukuoka. Ce système très simple, permet d’obtenir de bons rendements de fleurs de qualité supérieure, en arrosant seulement avec de l’eau, grâce à un substrat préenrichi (spécialement adapté au cannabis et utilisable en agriculture biologique). 

Notre victoire à la Cannaswisscup 2021 et la fourniture de lots aux standards pharmaceutiques ont permis de confirmer la validité de notre approche. Cela nous a aussi convaincus de défendre notre approche, face à la production minérale de cannabis thérapeutique largement préconisée en Europe et en Amérique.  

Malheureusement, pour le marché récréatif du CBD, les marques premium capables de proposer régulièrement des nouvelles variétés, tout en garantissant un standard de qualité ne se sont pas suffisamment développé en Suisse pour permettre de bien valoriser la qualité organique en vrac. Du coup, on est en train de recentrer notre activité pour vendre l’essentiel de nos fleurs, sous nos 2 marques qui commencent à bénéficier d’une bonne réputation : Kanut (fleurs indoor, haschich et e-liquides premium) et Chanvre DC (fleurs greenhouse, haschich premium). 

À côté de ça on a développé des huiles CBD et des cosmétiques à partir de nos variétés CBD, grâce à un extracteur de CO2 supercritique qu’on a modifié pour pouvoir extraire à des températures inférieures à 15 °C; cela nous permet de limiter la conversion du CBDa (qui semble avoir des fortes vertus antiinflammatoires) en CBD et de conserver dans nos extraits une plus grande part de terpènes, tout en limitant la présence de cires et de matières grasses.

Comme pour les fleurs, on a des difficultés à valoriser ces produits de qualité supérieure en bulk sur les marchés suisse et français, où le peu de contrôles des autorités, favorise nos concurrents peu scrupuleux, qui mettent illégalement sur le marché des produits à prix cassé, de piètre qualité et d’origine inconnue. Par ailleurs pour mettre des produits cosmétiques sur le marché européen en respectant la loi, il faut disposer d’un budget qui exclut souvent les petits-moyens acteurs, qui semblent encore dominer les marchés suisses et européens du CBD.

Pour surmonter ces problèmes, on a aussi recentré nos efforts sur la vente de nos 2 marques :

  • Chanvre DC lancée en 2019, qui propose des huiles CBD et des cosmétiques fonctionnels aux adeptes de wakeboard, ski freestyle/freeride, skate,…
  • Melis & al. lancée en septembre 2022, propose des huiles CBD et cosmétiques fonctionnels issus des recherches du pharmacien de CDC LAB spécialisé en cosmétique.

Pour ces 2 marques les produits sont fabriqués selon la norme ISO 22716, ils sont enregistrés en Europe et sont au bénéfice d’un dossier règlementaire, ce qui nous permet de facilement les proposer en B2B (que ce soit en Suisse ou en Europe), ainsi qu’en B2C dans notre boutique Chanvre DC (sur notre site de production à Genève), ainsi que sur des sites internet dédiés (chanvredc.com; melis-et-al.ch) qui nous permettre de vendre directement aux clients suisses et européens. 

De mon point de vue, l’avenir de l’industrie suisse du cannabis sera florissant, si les acteurs défendent une qualité supérieure et misent sur des innovations durables basées sur l’efficacité de la nature.