Toutes les industries sont forcées de se poser des questions sur leurs impacts environnementaux. Celles qui ne le font pas perdent de l’argent et des clients. Ce sentiment d’urgence est modulé par la pression des consommateurs. L’industrie du cannabis nonmédical qui n’existait pas il y a 6 ans n’a pas encore eu le temps de se poser ces questions. Heureusement, il y a des universitaires pour ça.

Greener green: The environmental impacts of the Canadian cannabis industry est une recherche produite au Québec par des chercheurs (Vincent Desaulniers Brousseau, Benjamin P. Goldstein, Mathieu Lachapelle, Ilies Tazi et Mark Lefsrud) de McGill et de l’UQAM.

Bon Stock vous présente une brève synthèse de cette publication scientifique.

Il y a 12 000 ans, personne ne cultivait de pot en bunker (culture intérieure, murs blancs). Et pourtant, les humains ont développé harmonieusement leur système endocannabinoïde. Voilà cependant une raison nettement insuffisante pour croire que la pratique du bunker n’a pas de sens en 2024.

Voici un autre exemple.

Sans l’usage de la fourrure et du cuir des animaux, les colons de la Nouvelle-France n’auraient pu survivre. Est-ce que cela justifie l’utilisation de la fourrure en 2022? Nous allons répondre avec un autre exemple. Il fait froid dans l’espace même sur la face éclairée de la lune. Et bien, c’est un fait indéniable qu’aucun astronaute n’a porté de la fourrure lors d’une exploration spatiale… Ce qui était vrai, plausible et pertinent il y a 12 000 ou 200 ans peut changer dans le temps. Certains appellent ça le progrès.

Abolir les saisons

La culture intérieure abolit les saisons. On peut dire que c’est un progrès dans certaines circonstances. Ne pas dépendre du chaud, du froid, de la pluie ou du soleil simplifie la vie et permet d’augmenter le rythme des récoltes. Cela veut dire aussi que les conditions d’une salle de culture peuvent être ajustées pour un cultivar en particulier. On peut contrôler la longueur de la nuit, la vitesse du vent ainsi que sa direction. Dans un tel environnement, le maitre cultivateur devient le maitre de l’univers capable de nourrir ses plants au compte-goutte avec une intention comparable à la mère qui donne le sein à son enfant. Dans les deux cas, comme c’est drôle, on s’assure que le petit rototo, le burping, est bien effectué.

Pourtant, la production du cannabis détruit la nature. S’ils ne font pas attention, les PA canadiens vont s’aliéner leur clientèle la plus jeune pour qui la protection de l’environnement est un vrai sujet. Cette clientèle de 18 ans et plus, selon les provinces, constitue les consommateurs du futur. Ce sont leurs exigences qui vont conditionner les pratiques de l’industrie.

Recyclage sous la pression citoyenne

On a qu’à penser à l’épisode du recyclage des pots de plastique qui est avant tout le résultat de la pression des consommateurs au Québec. La SQDC, une excroissance de la SAQ toujours incapable de procéder au recyclage de ses contenants de verre, la SQDC donc, s’est vu imposer un calendrier plus agressif par ses propres clients. Voilà comment le marché peut parfois s’exprimer très clairement. L’Ontario vient tout juste d’adopter cette pratique.

Le but de cet article n’est pas de produire une analyse comparative des avantages et inconvénients respectifs de la culture intérieure versus la culture extérieure.

Dan Sutton dans un Ted Talk intitulé
Cannabis cultivation has a dirty secret, but the future is sun-grown.

Les travaux de Evan Mills

Les curieuses qui veulent en savoir plus doivent s’intéresser aux travaux d’Evan Mills qui arpente avec précision le champ des dépenses énergétiques relié à la production du cannabis depuis 2012. Juste à titre d’exemple, il a chiffré la culture en bunker à 3000 livres de dioxyde de carbone pour chaque livre de cannabis produite. Ce chiffre seul ne nous informe en rien. Il faut le comparer. Combien de CO2 pour produire l’ordi sur lequel vous lisez ce texte? 70 livres. Une livre de viande rouge? 22 livres de CO2. Une livre de poulet? 6 livres de CO2. Combien pour les pois chiches qui contiennent autant de protéines? Il faut 0,70 livre de CO2 pour produire une livre de pois chiche.

Il y a des spécialistes qui remettent en cause les calculs de Mills. Pas de problème. L’idée, c’est de commencer à réfléchir rapidement aux problèmes causés par l’industrie tout en réfléchissant au fait que la production extérieure sera toujours moins stressante pour l’environnement. Et c’est exactement ce que fait l’étude réalisée par McGill et l’UQAM.

1% de l’énergie aux États-Unis

L’étude initiale de Mills estimait que la production illégale consommait 1 % de toute l’énergie utilisée aux États-Unis. Une autre étude de 2015 démontre qu’une opération de type bunker de 5000 pieds carrés consommait plus de 40 000 kilowattheures par mois alors qu’une maison moyen dans la même région utilisait seulement 630 kilowattheures.

Au Québec, chez certains producteurs autorisés, il peut y avoir jusqu’à 30 changements de température par heure. On appelle ça faire des microajustements. Génial. Combien de temps avant que l’industrie ne subisse des restrictions imposées par le législateur? En Orégon, dans le coin de Portland, il y a des pannes qui sont causées par une demande trop forte des PA.

L’étude Greener green: The environmental impacts of the Canadian cannabis industry

Voici donc une synthèse de la plus récente recherche disponible au Canada sur le stress environnemental causé par l’industrie du cannabis.

Quelles sont les principales préoccupations environnementales liées à l’industrie canadienne du cannabis?

  1. Émissions de gaz à effet de serre

    La consommation de gaz naturel pour le chauffage dans la production intérieure et extérieure produit d’importantes émissions de gaz à effet de serre.

  2. Intensité énergétique

    La culture en bunker est efficace seulement en s’appuyant sur des systèmes de chauffage, de ventilation et de climatisation très énergivores qui créent des impacts environnementaux réels.

  3. Dégradation des terres et des ressources en eau

    La culture du cannabis en extérieur suscite des inquiétudes quant à la dégradation des terres et des ressources en eau, notamment en ce qui concerne l’eutrophisation de l’eau et l’acidification terrestre. L’heutrophisation est un phénomène de pollution causé par la désoxygénation de l’eau qui survient suite à l’accumulation de débris organiques.

  4. Épuisement des ressources non renouvelables

    Le recours au chauffage et aux ressources minérales pour les engrais soulève les inquiétudes habituelles de la dépendance de l’industrie à l’égard des combustibles fossiles.

  5. Problèmes de lutte contre les parasites

    La lutte contre les parasites et les impacts potentiels sur l’environnement ont des couts et des conséquences bien documentées.

L’empreinte environnementale globale de l’industrie canadienne du cannabis augmente d’année en année. Ces préoccupations environnementales ont déjà des effets. Quand l’Allemagne achète du cannabis bio africain, elle signale ses besoins et les impératifs incontournables pour les sociétés qui veulent y exporter leur produit. La société Drapalin Pharmaceuticals produit au Lesotho en sol vivant des fleurs médicales bios non irradiées qu’elle exportait en Allemagne dès 2021.

Quel est l’impact de la culture du cannabis en intérieur sur la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre?

  1. Chauffage, ventilation et climatisation gourmands en énergie

    L’agriculture en environnement contrôlé est impossible sans des systèmes de chauffage, de ventilation et de climatisation pour maintenir des conditions de croissance optimales.

  2. Consommation de gaz naturel

    Le gaz naturel est de plus en plus utilisé pour le chauffage dans la production de cannabis en intérieur.

  3. Variations régionales

    L’efficacité du réseau électrique, la température extérieure et l’humidité influencent l’empreinte carbone de la culture de cannabis en intérieur. Il fait plus froid en Abitibi que près de la frontière américaine.

  4. Réseau énergétique et variabilité du climat

    L’électricité représente une part importante de l’empreinte carbone des producteurs autorisés qui peut varier de 20 % à 60 % selon les régions. L’empreinte carbone de la production de cannabis en intérieur va donc varier en fonction de l’efficacité du réseau énergétique et des conditions climatiques.

La culture du cannabis en bunker ne peut être réalisée sans une consommation d’énergie et des émissions de gaz à effet de serre de plus en plus élevées. Tenter d’imiter le soleil n’est pas gratuit. Ni pour les producteurs autorisés qui tentent de maintenir des environnements de culture hypercontrôlés. Ni pour la société civile qui vit dans l’environnement créé par l’industrie.

Quelles sont les stratégies possibles pour réduire l’empreinte environnementale de l’industrie du cannabis au Canada?

  1. Adopter des technologies de chauffage à faible teneur en carbone

    La géothermie et les sources d’énergie renouvelables peuvent participer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

  2. Amélioration de l’efficacité énergétique

    Pas de surprise. Plusieurs solutions existent. En commençant par une meilleure isolation des bunkers.

  3. Étiquetage écologique

    Il est possible d’encourager de meilleures pratiques au sein de l’industrie en mettant en œuvre un étiquetage qui permet aux consommateurs d’acheter des produits qui respectent leurs sensibilités écologiques. Le choix éclairé commence par une étiquette qui renseigne adéquatement.

  4. Symbiose industrielle

    Le regroupement de producteurs de cannabis avec des industries émettrices de carbone permettrait de créer des opportunités inédites.

  5. Transparence et calculs normalisés de l’empreinte carbone

    La légalisation n’a pas encore produit la transparence promise en 2018. L’établissement de méthodes normalisées pour le calcul et la déclaration de l’empreinte carbone dans l’industrie du cannabis peut améliorer la transparence et la responsabilité de ses acteurs.

  6. Sensibilisation des consommateurs

    Sans doute la mesure la plus terrifiante pour les producteurs autorisés… Imaginons des consommateurs qui réclameraient des produits bios! Un gouvernement qui sensibiliserait les consommateurs aux impacts environnementaux de la production de cannabis pourrait stimuler la demande de pratiques et de produits durables. Par contre, une telle attitude serait mal perçue par une industrie qui peine à survivre selon ses propres mots…

Conclusion

En 2023, l’industrie canadienne du cannabis produit plus d’émissions de gaz à effet de serre que l’industrie américaine. L’étude cite principalement les climats canadiens plus froids comme raison ou excuse… Il serait par ailleurs utile de créer une base de données sur les technologies de chauffage qui n’existe pas même si techniquement, Santé Canada possède toutes les infos dans les dossiers de candidatures qu’elle reçoit. Avec ce type d’informations, les gouvernements pourraient créer des incitations financières pour changer de filière énergétique. L’Ontario et le Québec le font déjà pour l’éclairage DEL.

La production de cannabis en plein air, qui a si mauvaise réputation, est 6 à 10 fois moins intensive en carbone. On parle d’une réduction des impacts environnementaux de près de 90 %. La mise en place d’un étiquetage qui chiffrerait précisément l’impact d’un producteur sur son environnement est aussi une solution logique. C’est une piste qui responsabiliserait l’industrie, car les consommateurs pourraient exercer une saine préférence simplement en lisant les étiquettes.

Est-ce que cette étude transforme notre perception du problème de l’empreinte écologique de l’industrie du cannabis? Absolument pas. Mais elle participe à la création d’un réveil tant chez les consommateurs que chez les producteurs autorisés.

Le cannabis est une industrie mal aimée par les décideurs politiques. La lutte pour amoindrir l’impact de l’industrie sur l’environnement est à peine naissante. Et dans le contexte actuel, c’est une lutte peu populaire, car avant d’investir dans de nouvelles solutions, les producteurs autorisés vont tenter de rembourser leurs créanciers.

Le gouvernement canadien aurait pu avoir dès 2018 des exigences plus musclées. Tout le monde les aurait acceptées. Maintenant que le génie est sorti de la bouteille, il est plus difficile d’exiger une production vertueuse. Après tout, le cannabis n’est pas la seule industrie à polluer. Et elle rapporte beaucoup. On ne touche pas à une vache à lait. Sauf pour l’abattre.