Maxime Guérin est un personnage connu dans l’industrie du cannabis. D’un océan à l’autre, il a plaidé la cause des quatre plants maison devant la Cour suprême du Canada. Il est aussi le fondateur propriétaire de Mindicanna, la première entreprise de microproduction au Québec à obtenir une licence de Santé Canada. Sa pratique en droit chez SGF le positionne également comme un interlocuteur éclairé dans les problématiques commerciales reliées au cannabis. Suite à un commentaire sur les réseaux sociaux, Bon Stock a contacté M. Guérin pour lui poser quelques questions.

Les questions

Bon Stock vous a vu réagir fortement à un appel à la réflexion sur le futur de l’industrie du cannabis au Québec. Vous avez parlé de l’AQIC, une association provinciale de producteurs autorisés, comme d’un boys club qui ne sert qu’à entretenir sa relation et ses SKU avec la SQDC. Vous maintenez vos propos? Expliquez-nous comment vous êtes arrivé à ce constat!

À titre de premier microproducteur québécois à avoir été obtenu sa licence de Santé Canada, vous pouvez nous parler de la difficulté de trouver sa place à la SQDC? En 2024, est-ce que la pérennité des microproducteurs du Québec passe obligatoirement par le Rest of Canada (ROC)?

Les microbrasseries québécoises se sont regroupées en association pour développer leur marché en fonction de leurs besoins particuliers. Qui pourrait leur reprocher! Est-ce que les microproducteurs québécois sont capables de se regrouper? Serait-ce une bonne chose? Quelles sont les conditions nécessaires pour que cela puisse arriver?

Vous guidez des demandeurs de licences depuis les débuts de la légalisation. Est-ce que le profil des entrepreneurs a changé depuis 2018? Sont-ils mieux armés en 2024 qu’en 2018 pour faire face aux défis qui les attendent?

Un mot de la fin?

Les réponses

Comme je l’ai exposé dans ma réponse, j’estime malheureusement que l’AQIC est une organisation qui n’a comme seul but et objectif tangible que d’entretenir la relation de ses membres avec la SQDC. Autrement dit, être membre de l’AQIC n’a que comme objectif concret d’entretenir ses SKU à la SQDC.

À ce sujet, ayant été membre de l’AQIC avec MindiCANNA, je ne peux que constater que toutes les activités et rencontres de l’AQIC sont centrées sur cet objectif, au final, malgré tout l’enrobage qui peut être fait autour. Personnellement, comme avocat et consultant dans cette industrie qui accompagne plusieurs dizaines de producteurs dans leurs opérations de tous les jours, je fais le constat que l’AQIC est un réel outil pertinent pour ceux et celles qui souhaitent avoir une meilleure relation avec la SQDC ou qui ont besoin d’un canal de communication direct avec la SQDC. J’y ai référé plusieurs producteurs qui avaient des difficultés avec la SQDC et cela a porté fruit pour eux. Sur cela, tout à leur honneur.

Ceci dit, comme beaucoup de producteurs du Québec n’ont que faire du marché de la SQDC, soit parce qu’ils produisent des produits interdits (vapes, edibles, topiques, etc) ou encore parce que leurs produits de fleur séchée dépassent les 30 %, ou par principe et choix politique quant à l’existence du monopole de la SQDC et les opportunités d’affaires pancanadiennes, j’estime que l’AQIC les laisse de côté.

En effet, malheureusement, l’AQIC s’est transformée en un club d’entretien de la SQDC et par le fait même elle laisse de côté les autres combats potentiels. Autrement dit, en tant que micro-producteur et transformateur, je ne vois aucun intérêt à devenir membre de l’AQIC, car elle ne saura répondre à mes besoins en matière d’aide à la tenue de documents, d’aide à la culture, au finalement, à l’application des bonnes pratiques de production, au développement des marchés, etc. Je ne parlerai pas de leur prise de position dans le cadre de la revue fédérale concernant les permis de Santé Canada pour la culture médicale à des fins personnelles qui ne fait aucun sens eu égard à la Loi et la jurisprudence abondante quant au besoin de patients légitimes d’avoir accès à des personnes-ressources qui s’occuperont de la culture. Oui il y a de l’abus, mais pas au point de dire que ça empêche la légalisation de bien fonctionner. Ce qui empêche, au Québec, la légalisation de bien fonctionner et rapatrier les gros consommateurs de cannabis, c’est l’interdiction des vrais produits 2.0 et ceux au-dessus de 30 % de THC.

Ai-je un intérêt comme micro-producteur d’avoir une place à la SQDC? Certainement. Est-ce facile? Non, car on va me comparer aux autres gros joueurs, lesquels dominent le marché. Qui plus est, je n’aurai aucun contrôle sur ma relation avec la SQDC puisque mon SKU ne m’appartiendra pas, il appartient à celui qui le distribue à la SQDC, donc le détenteur de la licence de transformation qui place le produit avec la SQDC. Cet article à propos de Origami Extraction et Teca Canna est toujours aussi pertinent quant aux perspectives de marché de la SQDC. 

Je n’entre même pas dans le problème du programme pépinière, lequel sous-entend que si tu ne respectes pas les objectifs fixés, tu te fais retourner ton produit. Aucune PME de l’industrie du cannabis ne peut entièrement survivre avec ce modèle qui sous-entend que tu ne peux pas monétiser le potentiel de tes ventes avant un bon moment. Je connais des gens qui, au début de ce programme, ont eu la mauvaise surprise de devoir remettre l’argent touché à leur emballeur (transformateur). Alors oui, la pérennité passe par le RoC et les ventes internationales puisque c’est la seule source pour avoir de l’argent sonnant à court terme.

Parlant d’argent sonnant, Groupe SGF mène actuellement un combat contre les banques canadiennes dans le cadre d’une action collective. Il s’agit d’une bataille qui touche toute notre industrie et ce pourrait être un combat mené au front politique par l’AQIC par exemple. Malheureusement, elle a plein les bras à devoir entretenir le capricieux monopole gouvernemental qui fait toujours planer l’épée de Damoclès qu’est la menace de retirer un produit ou d’être plus ferme à l’égard de tel producteur ou de telle pratique. La SQDC est gouvernée par un triumvirat et c’est dangereux, à mon humble avis. On a même déjà entendu parler de recommandations de la SQDC quant à la fixation des prix par l’industrie. Je ne vous apprendrai rien si je vous dis qu’il s’agit d’une pratique anticoncurrentielle interdite au Canada.

Cela m’amène donc à parler de regroupement, comme pour les micro-brasseurs. C’est exactement la même chose, ces gens sont sujets à des problèmes de distribution et de relations avec le monopole et ses règles (SAQ). Par contre, elles ont les coudées pas mal plus franches (ventes en dépanneur, ventes en restaurant, ventes à son propre site/farmgate, etc. ) même si elles sont elles aussi en surnombre par rapport aux capacités du marché. Les conditions gagnantes pour ce genre d’association dépassent le simple entretien d’une relation avec la SQDC, mais bien la mise en commun d’efforts afin de trouver les meilleurs partenaires d’emballage et de distribution, négocier des prix de masse pour ces services de distribution, une entraide pour les problèmes de culture, de tenue de documents et d’audits par les différentes autorités. Souvent, nos micro-producteurs sont des quasi one-man/one-woman show et ils ne peuvent tout faire, notamment se permettre d’aller en Ontario ou ailleurs et tenter de vendre leurs produits auprès des boutiques pour qu’ils en achètent tout en devant gérer le personnel, les rapports aux autorités et les inspections…

Vous me direz que Groupe SGF peut remplir tout cela pour ses clients, mais à quel prix? Ce n’est pas normal d’avoir à engager les services d’une firme de consultant pour pouvoir se sortir la tête de l’eau. Il me fait plaisir d’aider mes clients, mais je souhaite avant tout qu’ils deviennent autonomes et ne m’appellent que pour leurs affaires corporatives, administratives et leurs litiges et non pas pour un accompagnement dans leurs opérations quotidiennes, bien qu’il me fasse extrêmement plaisir de m’y investir. Ce genre de services pourraient être mis en commun au sein d’une association de micro-producteurs afin d’alléger les factures, rendre l’information disponible à tous et standardiser certaines pratiques au sein des micro-producteurs par exemple.

Enfin, oui, les demandeurs de licence sont complètement différents. Il y a eu le «green rush» où les investisseurs sans intérêt pour la plante ont investi. Beaucoup ont perdu dans l’aventure. Il y a eu aussi les pousseux de sous-sol qui pensaient faire fortune dans la culture à plus grande échelle et qui se sont trompés. Maintenant, les nouveaux joueurs sont souvent des producteurs qui prennent de l’expansion ou des gens qui travaillent chez d’autres producteurs et qui partent leur propre projet, souvent en synergie avec leur employeur ou qui ont une entente concrète avec un acheteur et qui souhaitent la concrétiser.

Comme piste de réflexion de la fin : une panoplie de transformateurs qui achètent du cannabis se mettent eux-mêmes des bâtons dans les roues. Souvent, leur département assurance-qualité fait du zèle dans l’achat de produits ou leur distribution, et ce, alors que la Loi et les bonnes pratiques de production leur permettent beaucoup plus qu’ils ne pensent! Je suis moi-même QAP qualifié par Santé Canada et je demeure toujours impressionné par l’imagination de plusieurs QAP qui se créent leurs propres normes alors que la Loi et le Règlement sur le cannabis sont moins sévères sur lesdites normes. À quoi cela sert-il si ce n’est que d’éviter la responsabilité professionnelle du QAP? Je comprends par contre que les réflexes d’un avocat versus ceux d’un ingénieur on microbiologiste par exemple soient très différents!

Bon Stock remercie M. Guérin d’avoir bien voulu répondre à ses questions. Alors que l’industrie et les consommateurs attendaient des modifications profondes au projet cannabis canadien, la déception après le dépôt du budget fédéral 2024 est palpable. Bon Stock donne la parole aux intervenants capables de sortir des sentiers battus pour que la légalisation canadienne puisse servir la population canadienne.