Un sujet important!

POINTS DE VENTE DE CANNABIS ≠ QUARTIERS DÉFAVORISÉS

Où sont situé les points de vente de l’industrie du cannabis au Canada? Grace à une base de données nationale  de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), des chercheurs font des découvertes.

«Distribution of legal retail cannabis stores in Canada by neighbourhood deprivation»

Est-ce que l’industrie canadienne choisit au hasard l’emplacement de ses points de vente de cannabis? La première réponse qui s’impose à l’esprit est NON!

On se lance en affaire pour faire des sous et chaque industrie à son code. Par contre, l’industrie du cannabis n’est pas «standard» dans son interprétation du capitalisme «à la canadienne».

Marx pas Groucho

Bon Stock vous propose d’examiner une recherche très pertinente intitulée «Répartition des magasins légaux de vente au détail de cannabis au Canada par quartier défavorisé» ou Distribution of legal retail cannabis stores in Canada by neighbourhood deprivation dans sa version originale publier le 14 février 2024.

Objectif de la recherche

Selon l’équipe de quatre chercheurs (Fathima Fataar, Pete Driezen, Akwasi Owusu‑Bempah and David Hammond), la distribution des magasins de détail peut influencer le passage des sources illégales aux sources légales ainsi que les habitudes de consommation des consommateurs. La présente étude a examiné la répartition des magasins de cannabis légaux au Canada en fonction du niveau de privation des quartiers.

Les historiens et anthropologues du futur auront un filon très fertile à explorer. La légalisation du cannabis est une démonstration exemplaire des philosophies provinciales qui expriment une adhésion plus ou moins forte à l’économie de marché.

Quatre configurations différentes sur le territoire canadien

  • La Colombie-Britannique a une structure de vente hybride au détail et public en ligne
  • L’Alberta, l’Ontario, les Territoires du Nord-Ouest et le Yukon proposent une structure de vente privée au détail et publique en ligne
  • La Saskatchewan, le Manitoba, Terre-Neuve-et-Labrador et le Nunavut sont en mode privé au détail et en ligne
  • Finalement, le Québec, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard sont publics au détail et en ligne

Il est important de noter qu’aucun monopole ne se ressemble.
Le Nouveau-Brunswick innove régulièrement. 😉

Le capitalisme «à la canadienne»

Cette diversité de configurations exprime essentiellement des visions différentes du rôle de l’État. Au Québec, le modèle de la SQDC permet de restreindre l’offre en offrant un nombre de points de vente beaucoup plus faible qu’en Ontario, par exemple. Par contre, la SQDC n’a pas à se plier à une recherche absolue du profit et c’est pour cela qu’elle va ouvrir des boutiques dans des régions où les marchés sont moins dynamiques alors qu’un entrepreneur privé n’aurait aucune bonne raison d’aller desservir un marché moins porteur. C’est aussi l’argument de la SAQ, le parent légitime de la SQDC. Depuis quelques trimestres, la SQDC vend aussi des produits à faible teneur en THC. Le privé est moins friand de ce type de produits.

L’Ontario, la province la plus riche dont la capitale est le centre des affaires du pays, fait aussi à sa façon. Le Ontario Cannabis Store (OCS), l’équivalent de la SQDC, est le pusher légal de la province. Tout doit passer par OCS pour être légalement vendu sur le territoire ontarien. Et bien, l’OCS a décidé, dès sa création, d’entrer en compétition directe contre l’entreprise privée pour la vente en ligne. Chaque province a ses coquetteries. Une saga pour une autre fois…

Une créature Frankenstein

La répartition des points de vente est donc une créature «Frankenstein», un montage de valeurs privées et d’idéologies publiques qui varient en fonction des provinces. Comment comprendre ce qui se passe vraiment sur le territoire canadien? Ça tombe bien! Des chercheurs canadiens viennent de publier une recherche sur la répartition des points de vente légaux au Canada.

Nous connaissons déjà l’objectif.

Mais pourquoi est-ce important de comprendre la distribution des points de ventes de cannabis au Canada?

Procédons avec un exemple classique.

Au détour, les déserts alimentaires

Ce type d’études nous permet de comprendre des phénomènes sociaux comme les déserts alimentaires. Vous avez déjà entendu parler des «déserts alimentaires»?

Dépanneur & désert alimentaire
Dépanneur & désert alimentaire

Imaginez certains quartiers d’une ville où il est très difficile de dénicher des commerces pour s’alimenter sainement à un bon prix. Souvent, un désert alimentaire n’offre que du fast-foods et des épiceries/dépanneurs avec peu d’options. Les produits disponibles sont également généralement plus chers qu’ailleurs dans la même ville. Ces «déserts alimentaires» causent un souci parce qu’ils peuvent impacter négativement la qualité de l’alimentation et par ricochet, la qualité de la santé des habitants du quartier. Et le budget du ministère de la Santé…

C’est précisément à cause de ces impacts négatifs potentiels sur la qualité de l’alimentation des citoyens que ces déserts sont devenus un sujet de préoccupation pour le législateur. Les chercheurs appellent ça une polarisation sociospatiale! Les déserts alimentaires constituent des zones où l’on retrouve, ce n’est pas un hasard, plus de groupes défavorisés et de ménages à faibles revenus. Revenons à nos points de vente de cannabis!

Qualifier les points de vente de cannabis

Pour «qualifier» les quartiers où l’industrie du cannabis a décidé de vendre du cannabis, l’équipe de recherche à utiliser les codes postaux des points de vente en activité pour constituer une liste. Cette liste a ensuite été reliée à la base de données nationale validée d’indices de défavorisation des quartiers de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Cette base de données catalogue les aires de diffusion (AD) du recensement canadien qui «représentent» les quartiers. L’AD est la plus petite unité géographique du recensement pour laquelle des estimations sont publiées. Chaque AD comprend de 400 à 700 personnes.

Edmonton, Canada
Chateau Frontenac, Québec

Deux indices par code postal

Lorsque les données étaient disponibles, deux indices ont été attribués à chaque code postal du pays :

1. Un indice de privation matérielle basé sur le niveau d’éducation, de revenu et d’emploi de la population âgée de 15 ans et plus
2. Un indice de privation sociale basé sur la proportion de la population âgée de 15 ans et plus vivant seule, séparée, divorcée ou veuve, ainsi que sur la proportion de familles monoparentales.

Chaque indice est représenté sur une échelle de 1 à 5, chaque groupe représentant 20 % des aires de diffusion (AD):

• Les plus privilégiés
• Privilégiés
• Ni défavorisés ni privilégiés
• Défavorisés
• Les plus défavorisés

Variations en fonction du niveau de privation des quartiers

La répartition des magasins légaux de cannabis au Canada varie en fonction du niveau de privation des quartiers.
• Les points de ventes de cannabis étaient répartis de façon uniforme dans les quartiers matériellement défavorisés
• Il y a plus de points de ventes de cannabis dans les quartiers socialement défavorisés
• La répartition des points de vente provinciaux se conforme aux tendances nationales

La recherche nous informe également que le Canada est différent des États-Unis. Il a été démontré par différentes recherches qu’aux États-Unis, les points de vente étaient très souvent installés dans les quartiers dits à revenu faible. La répartition canadienne parait plus équitable. Pourquoi cette différence avec nos voisins américains? Les Canadiens ont un plus grand cœur? Non. Au Canada, le zonage des provinces permet l’implantation de points de vente là où d’autres commerces existent déjà.

Nombre de points de vente par 100 000 personnes

Au Canada, en septembre 2021, le nombre de points de vente de cannabis par 100 000 personnes était de :

• Huit (8) boutiques pour 100 000 personnes de 15 ans et plus
• Une répartition est plutôt uniforme entre quartier «privilégié» ou «défavorisé». Cependant, près de 60 % des points de vente sont dans les quartiers socialement défavorisés.

Ces constatations éclairent la répartition des points de vente en fonction des niveaux de richesse et d’isolement social. Et pour se donner une mesure, 100 000 personnes, c’est la population de St-Jean d’Iberbille. Boucherville? 43 000 habitants.

 

11 villes font plus de 100000 personnes au Québec

100 000 personnes?

Population des Villes au Québec

Comprendre la créature Frankenstein

Nous avons vu que chaque province a exprimé librement sa conception de l’économie de marché. Cela a des conséquences sur la répartition des points de vente au Canada. Les modèles de vente au détail privés et hybrides comptaient un plus grand nombre de magasins que le modèle public.

Deux surprises!

Les chercheurs ont été surpris par deux découvertes :

• Les niveaux de privation matérielle n’influencent pas la répartition des points de ventes de cannabis dans les quartiers. Ainsi, 19,5 % des points de vente étaient situés dans les quartiers à privation matérielle le plus bas, contre 19,1 % dans le niveau le plus élevé
• Il y avait plus de points de vente dans les quartiers socialement défavorisés respectivement 37,2 % dans les quartiers les plus défavorisés et 22,1 % dans les quartiers socialement défavorisés

Conclusion

Si la moyenne nationale est de 8 points de vente par 100 000 personnes, l’étude nous apprend que l’Alberta en offre plus du double (19,7). Le Québec? 0.8 succursale de la SQDC par 100 000 personnes. L’industrie québécoise aimerait plus de points de vente et en Alberta, c’est l’inverse. Là-bas, de plus en plus de joueurs de l’industrie se plaignent du trop grand nombre de points de vente.

Terre-Neuve fait bande à part. C’est la seule province qui s’écarte de la tendance nationale. On y trouve moins de magasins situés dans les quartiers «les plus défavorisés socialement» (9,1%). C’est aussi à Terre-neuve, dans les quartiers les plus privilégiés, que l’on trouve la plus grande proportion de points de vente (24,4%).

Toronto et Vancouver offrent plus de points de vente dans les quartiers «les plus matériellement privilégiés» et dans les quartiers «les plus socialement défavorisés» et «socialement défavorisés ».

Montréal?
Moins de magasins dans les quartiers les plus défavorisés matériellement.
Plus de magasins dans les quartiers les plus défavorisés socialement.

Cette recherche est une pierre de plus à la construction d’une vraie compréhension de la légalisation canadienne du cannabis.

Les recherches futures devraient également examiner l’impact des points de vente de cannabis en termes d’équilibre entre le déplacement du marché illicite et la promotion d’une plus grande consommation conclut l’équipe de recherche.

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